Allocuzione di Corrado Pirzio-Biroli all’inaugurazione del ‘Memoriale Pierre Savorgnan de Brazzà’ (Brazzaville, 2006)

Messieurs les Chefs d’Etats, Madame l’épouse du Président, Messieurs les Ministres, Monsieur le Député Maire, Monsieur le Préfet, son Eminence le Représentant du Saint Père, sa Majesté le Roi Makoko avec la Reine et la Cour Royale, Messieurs les Ambassadeurs, mesdames et messieurs.

J’ai été chargé de parler au nom de Speronella et Niccolo’ – qui est à mon coté –, soit les seuls survivants de la famille Savorgnan de Brazza portant ce nom, afin d’évoquer la figure mythique de nôtre aïeul Pierre Savorgnan de Brazza. Les descendants de Pierre l’explorateur sont venus ici en nombre et je vous prie de les applaudir.

Je remercie chaleureusement les Chefs d’Etat Sassou Nguesso, Bongo et Chirac – ici représenté par son Ministre des Affaires Etrangères Monsieur Douste-Blazy – du rôle qu’ils ont  bien voulu remplir afin de rendre hommage à l’explorateur à travers la construction et l’inauguration de ce mémorial à son nom. Ils ont ainsi réalise le rêve de mon père Detalmo Pirzio-Biroli de voir les dépouilles mortelles de son grand-oncle, de sa femme Thérèse de Chambrun et de leurs fils reposer dans la ville que Pierre, pour ne pas dire Pietro, a fondé il y a cinq générations. Et de quelle façon ils l’ont fait ! Ils sont allés bien au-delà du rêve que mon père Detalmo avait exprimé au Président Sassou Nguesso et au Roi Ngouayoulou il y a à peine trois ans ! Depuis lors le Roi et Detalmo nous ont malheureusement quittés, mais je viens d’amener les cendres de mon père pour qu’elles soyent placées dans le mausolée afin qu’il puisse entamer – avec l’oncle Pietro et le Roi Ilôo 1er – une palabre à l’africaine pour l’éternité.

Le 9 avril 1884, lors de leur deuxième rencontre, juste avant la signature du Traité d’amitié et protectorat, terminés les compliments d’usage, le Roi se leva et dit megnua, megnua (il est vrai, il est vrai) et puis s’adressa à son peuple en indiquant Pierre : «On a dit qu’il s’était enfui et qu’il était mort. Et pourtant il est revenu, regardez-le. Qui a dit cela a menti. On a dit qu’il était pauvre, sans merci ; regardez le, le voici riche. Qui dit cela a menti». Répondant ensemble le peuple réitéra que cela était vrai. Pietro leur dit alors qu’il avait maintenu sa promesse et qu’il leur apportait le traité signé et approuvé par les Fans (Français).

Aujourd’hui, comme à l’époque, Pietro est revenu chez nous, chez ses amis, qui ne l’ont jamais trahi. Sa demeure est ici en face de nous et nous en sommes émus.
En reprenant quelques éléments de la biographie que je viens de publier, je me limiterai ici à parler du message que de par son action Pietro de Brazza a voulu transmettre à l’Afrique, à l’Europe et au monde.

Pietro avait une conception humaniste de l’homme, en particulier des Africains, qui était en porte-à-faux avec l’insolence des aventuriers coloniaux à la Stanley et intolérante de toute forme d’exploitation. En France il était le porte drapeau des «civilisateurs», qui nombreux suivirent le sillon qu’il avait tracé.

Pietro démontra en outre un engagement social sans limites, comme le firent plus tard, même si de manière différente, le Mahatma Gandhi, l’évêque Sud-Africain Desmond Tutu, et tant d’autres en œuvrant avec un esprit de justice et une vision lucide du bien commun au service de la collectivité. Son engagement fut un vrai apostolat social. Il fut un précurseur de l’Encyclique «Rerum Novarum» de 1891 qui réconisait qu’en protégeant les intérêts privés on ait «un égard particulier pour les faibles et les pauvres». Son œuvre appliqua ex-ante les paroles de cette encyclique par laquelle le Pape Léon XIII rappelait aux capitalistes et aux patrons «que ni les lois divines, ni les lois humaines ne permettent d’opprimer pour son propre compte les besogneux et les malheureux, ni de trafiquer sur la misère du prochain». Pour Pietro la croissance économique n’était pas une fin en soi, mais secondaire par rapport à la satisfaction de ce qui fut plus tard défini «les Besoins Humains Fondamentaux» : manger à sa faim, se soigner, avoir un logement et recevoir une éducation.

Convaincu que la liberté était la clef de la civilisation il s’engagea dés l’âge de vingt ans à combattre l’esclavage sur la frégate Venus, décréta libres tous ceux qui touchaient le drapeau français, et rompant avec des vieilles habitudes paya de sa poche la libération d’esclaves déjà capturés. C’est pour cette raison qu’il fut surnommé Le père des esclaves. Son approche était révolutionnaire.
Etant né avant l’unité de l’France Pietro n’avait pas le sens de la Nation de la plupart de ses contemporains. Mais après qu’il fut naturalisé Français, il acquit le gout de l’appartenance à une Nation, la France, qu’il adorait par dessus tout pour son histoire, sa culture et son rayonnement. Toutefois, ce cosmopolite avait plusieurs personnalités qui se chevauchaient sans se gêner : celles du frioulan, du romain, du français, de l’européen, voire même une personnalité africaine qu’il avait absorbée, du moins en partie.

Pietro considérait chaque rencontre entre cultures différentes source de progrès. Il apprit plusieurs idiomes locaux pour mieux pénétrer l’âme des populations, comprendre leur coutumes, s’approcher du folklore. Il se fit expliquer les rites fétichistes et étudia la mythologie des peuplades rencontrées. En effet il s’était engagé à découvrir et à pénétrer la signification des symboles obtenant la collaboration des Africains qui l’autorisaient à entrer dans leurs secrets.

Son biographe René Maran dit de lui : «Brazza est vraiment un grand féticheur. Quand il est armé de son sextant et de son théodolite pour procéder aux observations astronomiques, on croit qu’il fait la cour à la lune. Le sang froid dont il fait preuve dans toutes les occasions contribue à sa popularité Les gens viennent de loin pour le voir. Les tam-tams tissent chaque jour les fils de sa légende».

Il fut aussi un pionnier dans l’usage des médias qu’il su exploiter de manière magistrale pour établir avec son charisme un contact direct avec l’opinion publique chaque fois que les pouvoirs publics lui mettaient les bâtons dans les roues. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il alimenta les légendes qui circulaient sur son compte, basée sur des faits prouvés comme par exemple celles du père des esclaves et de l’explorateur aux pieds nus en s’assurant un témoignage photographique. Marcher à pieds nus au Congo se révéla un  atout car, comme l’écrit son frère Giacomo di Brazza, un chef dit un jour à Pietro «qu’on ne pouvait pas avoir confiance dans un homme blanc qui cachait ses pieds».

Il fut un des premiers à comprendre qu’il n’y a pas des cultures supérieures, que chaque culture est le fruit d’une longue évolution et que c’est une erreur que de vouloir imposer à d’autres ses propres usages et coutumes. Il faudra plus d’un demi-siècle avant que le processus de la décolonisation affirme une telle optique.

Il y avait un puissant élément mystique dans le rapport d’amitié entre Ilôo 1er et Pietro. Ce dernier était depuis le début pleinement conscient du contexte animiste (du Latin animus qui signifie esprit) dans lequel les religion étrangères à l’Afrique tropicale devaient s’insérer pour prendre racine. Mais l’Eglise ne démontra pas envers le Roi Ilôo 1er la même estime et le même respect que lui portait Pietro. Elle ambitionnait en effet de prendre la place de l’église de Nkoué Mbali. Le Roi Makoko résista courageusement aux pressions liées aux méthodes d’évangélisation de l’époque et trouva en Pietro un allié.

Mis à part l’élément mystique qui liait Ilôo et Pietro ils étaient unis par un pacifisme convaincu. La vocation pacifique de Pietro naquit en Kabylie (Algérie) lorsqu’il participa entant que jeune officier de Marine à la répression de 1871. Il fit alors le serment qu’il n’utiliserait jamais plus d’armes pour déblayer sa route.

L’expérience algérienne explique non seulement les méthodes douces de Pietro dans ses découvertes africaines, mais également, par réflexe, la décision d’Ilôo 1er de choisir la paix portée par Brazza plutôt que la guerre portée par Stanley. Ce choix, inspiré par la spiritualité de Nkoué Mbali, n’était nullement évident. En le faisant, le Roi fit preuve d’un formidable courage politique. En effet, Ilôo 1er fut fortement critiqué par ceux parmi les siens qui le poussaient au contraire à signer un accord avec Stanley, le Blanc puissant et riche. Ilôo 1er n’était pas du tout stupide et avide, comme le décrivait une certaine presse coloniale. Il était au contraire un visionnaire, conscient de la marche inéluctable de l’histoire, de l’appétit de pouvoir des grands Etats, et de la vanité de leurs dirigeants, qui furent les causes premières de tant de drames de l’histoire coloniale et post coloniale.

Un siècle après sa mort, la Weltanschauung (conception du monde) de Pietro représente encore la seule base valable pour les relations Nord-Sud en général et celles entre l’Europe et l’Afrique en particulier, fondées sur le concept de partenariat et de lutte (quoique imparfaite) contre la pauvreté, la maladie et l’inégalité.

Pour réaliser son grand dessein Pietro était prêt à tous les sacrifices, y inclus celui de sa carrière dans la Marine (qui n’alla d’ailleurs pas loin), et celui de son patrimoine personnel et de sa famille, celui de sa santé, voir même celui de sa vie.

La détermination, la persévérance et surtout la fascination exercée par cet homme furent à la base de la création de l’Afrique Equatoriale Française laquelle jouera à son tour un rôle fondamental dans la libération de la France du nazisme lorsque de Gaulle s’assura des 1944 à Brazzaville de l’appui de celle-ci qui lui était politiquement nécessaire pour aider «la France (à) se refaire une armée et une souveraineté» (de Gaulle).

Quelle personnalité extraordinaire et quel destin que le sien ! Pietro vit à cheval entre le XIX et le XX Siècle, un mélange d’idéalisme et de «Realpolitik», d’utopie et de concret, de tolérance et de fermeté.

C’est un intellectuel, un géographe, un anthropologue “ante litteram”, un explorateur  «alternatif» par rapport aux tendances esclavagistes et aux ambitions coloniales de son temps, agent de solidarité humaine et partisan de critères de développement qu’ aujourd’hui on définit “endogènes”, intolérant de toute corruption et bureaucratie.

Il est à la fois au pouvoir et contre le pouvoir, c’est un visionnaire  aussi bien qu’un homme de terrain, il combine l’approche globale avec la démarche locale, il comprend à la fois le christianisme, qui est sa religion et l’animisme, qui est celle de ses frères africains, il est un colonisateur qui critique la colonisation et prépare en fait la décolonisation. C’est donc un personnage complexe et par la force des choses admiré et applaudi aussi bien que contesté, voir honni.

Cet homme, qui avait certes des convictions profondes et des objectifs clairs, était au même temps assailli de doutes quant’ aux effets de son action. Il semble qu’à la fin de sa vie il ait craint de ne pas avoir mieux fait que Stanley dans le sens d’avoir apporté à l’Afrique le «progrès» avec le risque d’avoir provoqué la mort du continent.

Ce sentiment sera merveilleusement exprimé par le cri de douleur du grand poète de la décolonisation qui est Aimé Césaire lorsqu’il écrit :

«J’entends la tempête. On me parle de progrès, de ‘réalisations’, de maladies guéries, de niveaux de vie élevés au dessus d’eux-mêmes. Moi je parle de sociétés vidées d’elles mêmes, de cultures piétinées, d’institutions minées, de terres confisquées, de religions assassinées…Je parle de millions d’hommes arrachés à leurs dieux, à la terre, à leurs habitudes, à leur vie, à la vie, à la danse, à la sagesse». Les doutes de Pietro pourraient ne pas être lointains des lamentations du poète.

Nous sommes ici ce jour pour honorer l’homme (avec Thérèse et leurs enfants), le parent, l’époux et l’ami Pietro, ainsi que l’ami Ilôo pour leur dire – car ils nous regardent et nous écoutent -, que nous ne les oublierons jamais, ni leur clairvoyance, ni leur ouverture d’esprit, ni leur humanisme, ni leur pacifisme, ni leur amitié réciproque et envers les autres, notamment les Batékés, le Congo et l’Afrique tout entière.

Que ce mémorial  puisse en porter témoignage et devenir un centre de rassemblement entre tribus, peuples, nations, continents, et religions et nous apprendre une seule et même grande vérité commune à tous :
La Bible nous dit : «Tu aimeras ton prochain comme toi-même».
Le principe du Nkoué Mbali nous dit : «Ne fais pas de mal ou du tort à quiconque».

Et Ousmane Badji, un Calife musulman de Casamance (Sénégal) et ami de mon père Detalmo nous a dit un jour une phrase que je ne pourrais oublier : «Il ne faut jamais aimer jusqu’à haïr», c’est-à-dire, il ne faut jamais aimer notre façon de voir jusqu’à haïr ceux qui ne la partagent pas.
C’est finalement cela que les maîtres à penser que furent Pietro et Ilôo ont vécu et nous ont appris.

Merci

Corrado Pirzio Biroli